Si vous vous demandez pourquoi notre blog s’appelle tas2cailloux, vous avez la réponse sous les yeux. Ces petits monticules de pierres empilées au bord des sentiers, on les croise depuis qu’on randonne. Ils nous ont guidés dans le brouillard en Chartreuse, rassurés sur un pierrier en Belledonne, et parfois franchement intrigués au milieu d’une forêt où ils n’avaient aucune raison d’être là.
Les cairns, c’est notre obsession depuis longtemps. Et ces dernières années, ils sont devenus un vrai sujet de débat dans le monde de la randonnée. Alors on a décidé de traiter le sujet sérieusement : qu’est-ce qu’un cairn exactement, à quoi ça sert vraiment, et surtout — peut-on encore en construire ou est-ce qu’il faut arrêter ?
Qu’est ce qu’un tas de cailloux (ou Cairn)?

Un cairn (prononcé kèrn) est un amas artificiel de pierres empilées, placé intentionnellement pour marquer un endroit ou un itinéraire. Le mot vient du celtique ancien karn, qui signifiait simplement « rocher » ou « tas de pierre ». En français traditionnel, on dit aussi montjoie, un terme que vous retrouvez dans des noms de villages alpins comme les Contamines-Montjoie en Haute-Savoie, ou le Pas de Montjoie dans le Vercors.
Cairn, tas de cailloux, montjoie, tas de pierres sur un sentier : c’est exactement la même chose.
Ce qui est fascinant avec les cairns, c’est qu’ils sont probablement la plus vieille technologie de navigation terrestre de l’humanité. On en trouve trace depuis plus de 5 000 ans, sur tous les continents, dans des cultures qui n’ont jamais eu le moindre contact entre elles. Un principe d’une simplicité absolue, une pierre posée sur une autre, qui a traversé les millénaires sans prendre une ride.
L’histoire des cairns à travers le monde
Avant de parler de leur utilité sur vos prochaines randonnées, un petit détour historique qui vaut le coup.
En Écosse et dans les pays celtiques, les cairns servaient de tombes et de repères de territoire depuis le Néolithique. C’est là que le mot a été repris par les alpinistes britanniques du XIXe siècle qui exploraient les Alpes, et c’est par eux qu’il est entré dans le vocabulaire de la randonnée moderne.
En Himalaya et au Tibet, les cairns sont des objets sacrés. Couverts de drapeaux de prière colorés, ils marquent les cols et les passages importants. On y ajoute une pierre en passant, comme une offrande ou un remerciement. La pratique est codifiée, respectueuse, millénaire.
Chez les Inuits (Canada, Groenland, Alaska), les inukshuks sont des cairns en forme humaine, dressés dans la toundra et l’Arctique pour guider les voyageurs dans des paysages où rien ne se distingue de rien. Ils sont devenus le symbole officiel des Jeux Olympiques de Vancouver en 2010.
En Scandinavie, les varde norvégiens balisent les sentiers de haute montagne depuis des siècles. En Écosse, certains cairns sommitaux atteignent plusieurs mètres de hauteur, construits pierre par pierre par des générations de marcheurs.
Sur le chemin de Compostelle, la Cruz de Ferro, une croix plantée au sommet d’un amas de pierres en Espagne, est l’un des moments les plus émouvants du GR 65. Chaque pèlerin y dépose une pierre apportée de chez lui, symbole du poids qu’il laisse derrière. L’amas grossit depuis le Moyen Âge.
En France, au siècle dernier, certains cairns de haute montagne contenaient des cahiers où les randonneurs laissaient quelques mots de leur passage. Le Club Alpin Français les a récupérés pour en préserver les témoignages, certains dataient de la Première Guerre mondiale.
A quoi servent les Cairns? Le rôle des cairns en randonnée
Revenons sur le terrain. Dans leur usage légitime et officiel, les cairns remplissent des fonctions que rien d’autre ne peut vraiment remplacer.
Sur les pierriers et les crêtes rocheuses
C’est leur territoire naturel. Là où la peinture ne tient pas, où le sentier devient une simple ligne entre les blocs, une série de cairns espacés de 30 à 50 mètres transforme un terrain désorientant en itinéraire lisible. On les voit de bien plus loin qu’une marque de peinture, même dans la brume.
Nous avons vécu ça sur les Hauts-Plateaux du Vercors, sur les crêtes de Belledonne, et sur plusieurs cols en Chartreuse où la végétation et le relief rendent la progression vraiment délicate quand le ciel se couvre. Sans les cairns officiels, ces itinéraires deviendraient dangereux pour tout randonneur qui ne connaît pas le terrain par cœur.
Par mauvais temps et dans le brouillard
Croiser un cairn quand la visibilité tombe à quelques mètres, c’est une des sensations les plus rassurantes qui soit. Ça confirme qu’on est dans le bon axe, qu’on n’a pas dévié sans s’en rendre compte. En haute montagne, cette confirmation peut faire la différence entre une sortie réussie et une situation qui dégénère.
Pour signaler les passages techniques
Un cairn peut indiquer le départ d’un couloir non-évident, le point exact où traverser un névé, l’entrée d’une sente qui part derrière un rocher. Ce rôle de signalétique précise est particulièrement utile sur les itinéraires hors-sentier ou les variantes d’été et d’hiver.
Un problème : tout le monde s’est mis à en construire des cairns ou tas de cailloux
Depuis une dizaine d’années, les cairns décoratifs ou « de passage » ont explosé. Mi-phénomène de pleine conscience, mi-tendance Instagram, la pratique de l’empilement de pierres s’est répandue chez des millions de personnes qui n’ont jamais lu un topo de randonnée de leur vie. Sur certains sentiers très fréquentés, il y en a des dizaines par kilomètre, construits par des randonneurs qui voulaient juste laisser une trace de leur passage, faire une belle photo, ou simplement parce que c’est agréable d’empiler des pierres.
Le souci, c’est que l’intention ne change rien aux conséquences.
Un cairn sauvage construit par un randonneur bien intentionné peut pointer dans la mauvaise direction. Imaginez : vous êtes dans le brouillard, vous avez perdu le balisage officiel, vous apercevez une série de cairns et vous les suivez. Sauf que ces cairns ont été construits par quelqu’un qui s’est lui-même perdu, ou par quelqu’un qui voulait juste marquer son pique-nique du dimanche.
En montagne, suivre un faux cairn peut être mortel. Ce n’est pas une exagération. La Fédération Française de Randonnée le dit sans détour, et les secouristes en montagne confirment que des incidents de ce type arrivent.
La règle fondamentale : sur un sentier balisé (GR, GRP, PR), les cairns ne sont jamais des repères officiels. Le balisage peint est toujours souverain. Ne suivez un cairn que là où il n’y a strictement aucun autre repère.
L’impact écologique : plus sérieux qu’on ne le croit
Déplacer quelques pierres, ça paraît anodin. Ça ne l’est pas.
Sous chaque pierre vit un écosystème miniature : insectes, larves, petits reptiles, champignons, mousses. Ces espèces dépendent de la stabilité et de l’humidité que procurent les pierres en place. En déplacer une, c’est détruire un habitat. Multipliez ça par des centaines de cairns sur un massif fréquenté chaque week-end, et l’impact devient mesurable.
L’érosion s’accélère là où les pierres ont été déplacées. La végétation disparaît. Sur les plages, des espèces d’oiseaux qui nichent dans les galets ont vu leurs sites de ponte détruits par la mode des cairns. Plusieurs villes de la côte Atlantique ont fini par prendre des arrêtés d’interdiction.
Ce n’est plus seulement un conseil de bonne conduite. C’est parfois interdit d’en construire. Dans le parc national des Calanques, la construction de cairns est interdite et l’amende est possible. Sur la côte Atlantique bretonne, plusieurs communes ont pris des arrêtés spécifiques sur leurs plages. En Islande, une signalétique officielle l’interdit dans toutes les zones touristiques. En France généralement, dans toute zone naturelle protégée, le déplacement de matériaux naturels peut être assimilé à une dégradation du milieu.
Faut-il défaire les cairns qu’on trouve ?
La position de la FFRandonnée est claire : il ne faut ni construire de nouveaux cairns, ni alimenter ceux qui existent, et idéalement remettre les pierres à leur place.
En pratique, on vous conseille surtout de ne pas en construire. Démanteler spontanément les cairns d’autres randonneurs crée parfois plus de confusion qu’autre chose — si quelqu’un les suit au moment où vous les détruisez, c’est pire. Si vous croisez un cairn clairement trompeur sur un itinéraire de montagne, le plus utile est de le signaler au gestionnaire du sentier : club alpin local, parc naturel régional, ou office de tourisme responsable du balisage.
Voila vous savez tout. Alors la prochaine fois que vous en croisez un, vous pourrez à votre tour comprendre son usage ou son non interêt en fonction de sa localisation.
En tout cas, très belle randonnées à venir
1 comment
Bonjour,
Comment ne pas venir ajouter notre Cairn sur votre chemin. Le nôtre balise la voix des poètes sur le chemin.
Autres randonnées à relier.
Bien poétiquement,
Christine